In Le vin

Le vin change, comme le monde, c’est indéniable. Il y a peu, le tout chimique faisait florès, il fallait que les vignobles ressemblent à des courts de tennis entre les rangs de vignes. Aujourd’hui, le vin s’aime le plus proche possible de la nature, produit naturel entre les produits naturels s’il en est. Au risque de générer ses propres sectes adeptes de l’intolérance la plus crasse.

Vous êtes probablement déjà allé dans un bar à vins. Si vous y avez mis les pieds ces dernières années et dans une grande ville, vous avez peut-être été surpris par le style de certaines cuvées. C’est que le grand escogriffe tatoué, piercé et hypsterisé qui s’est occupé de vous est un fan des vignerons rebelles ; ces gens qui osent le vin comme nulle autre ne l’a osé depuis un siècle.

Mais bon, tout n’est pas aussi bêtement contrasté que cela, même si cette image est quand même très à la mode actuellement. Chaque génération a le sentiment de tailler une route, de découvrir un plan et d’inventer de nouveaux tracés. C’est que le vin est devenu depuis le milieu des années cinquante un produit de loisirs. Il aura fallu un peu de temps pour que cette vérité se fasse jour dans la tête des consommateurs, mais de produit mystique en passant par complément alimentaire, le vin est aujourd’hui une chose à haute valeur sociale. Et à l’époque des végans allergiques au lactose, au gluten, aux sulfites, éco-responsables et co-entrepreneurs, il faut du vin qui soit à la hauteur des grandes espérances d’une nouvelle génération de consommateurs.

Pour bon nombre d’entre eux, l’apôtre de ce nouveau vin, attention ne confondez pas avec vin nouveau, ça c’est un truc de papa, qu’il faut forcément vouer aux gémonies, se nomme Nossiter. Jonathan Nossiter est un sommelier qui s’est lancé dans le documentaire a vocation humaniste et à connu un certain succès avec Mondovino. Ce film a charge contre un certain establishment vinicole montrait la lutte, forcément juste, des petits contre les gros, forcément méchants. Le manichéisme de la chose, plus que ses qualités photographiques ou intellectuelles à séduit une clientèle avide de nouveautés. Il n’en fallait pas tant pour que l’homme devienne le héraut des nouveaux amis du nouveau vin.

Mais qu’on-t-ils donc ces vins dit « nature » pour susciter tant d’acrimonie de la part des antis et tant d’amour passionnel de la part des pros ?

Pour tenter de rendre simple un truc vachement compliqué, parce qu’il n’y a pas de législation claire à leur sujet, il s’agit de vin élaboré sans adjonction de produits de synthèse, comme dans la bio-dynamie, mais avec peu ou pas d’intervention de l’homme. La notion des sulfites est parfois un peu complexe, car s’il s’agit d’un produit naturel, il est souvent honnis des plus convaincus mais utilisé par les plus pragmatiques. Vous suivez ?

En fait cela va des vins non interventionnistes ( qui tiennent le plus souvent du miracle que du talent lorsqu’ils sont buvables) aux vins peu travaillés, qui réfutent tout usage de la barrique ou de corrections biologiques. C’est en fait assez nébuleux pour les consommateurs, pour qui le vin est déjà, souvent, un sujet vachement complexe. Mais pour résumer, ces vins sont à l’exacte opposé des vins de marque en provenance du nouveau monde, flash-pasteurisés et en capsules à visser.

Ajoutez à cela qu’ils sont issus pour l’immense majorité d’entre eux de méthodes culturales respectueuses de l’environnement, voire totalement sans impact sur celui-ci, et vous ne pourrez qu’applaudir et foncer sur les bouteilles produites dans ces catégories. Oui, mais, il y a forcément un mais, sinon les choses seraient bien trop simples. Toutes les productions ne sont pas des réussites au point de vue organoleptiques. L’enfer reste pavé de bonnes intentions et le vin ce n’est pas un truc qui se fait juste en regardant des raisins pousser sur les vignes et les écoutant fermenter. Les goûts un peu bizarres, les vins qui pétillent légèrement en bouche, les arômes de cheval mort depuis trop longtemps et autres joyeuses brettanomyces hantent encore certains de ces vins. C’est un peu comme lors des débuts du « bio » pour les légumes à la fin des années septante, début quatre-vingt ; s’ils n’étaient pas moches et tachés cela n’était pas sérieux. Problème corolaire, les acolytes au service de ces vins sont parfois hors de toute forme de nuance. C’est qu’il s’agit d’un conflit générationnel, les vieux étant par définition hors du coup, les jeunes étant par évidence, la génération montante, celle qui sait où se situe la vraie vérité. Oui mais le vin, ce n’est pas que de l’agriculture, c’est aussi une culture, de l’histoire, une évolution, des à coups, des révolutions, des mouvements de balancier, bref, c’est drôlement plus complexe que quelques principes de base. Trop de neo-consommateurs souffrent du syndrome de Mowgli, ils glapissent comme les loups qui les ont éduqués, certes c’est charmant, mais c’est fort excluant. Et même si, comme le disait Vian : « La vérité n’est jamais du côté du plus grand nombre », ils adorent sans comprendre des choses qui ne méritent parfois pas tripette. Au nom du terroir une série de belles erreurs existe, alors que l’on oublie trop souvent que le terroir n’existe que si un humain se rend capable de le mettre en exergue. Naturellement la vigne est un parasite, une liliacée, un truc qui fait de la feuille, des pampres qui s’enroulent comme ils le peuvent là où ils le peuvent. Il faut la diriger pour qu’elle exprime au mieux son lieu de vie. Il en va de même pour ses fruits, le tout étant de savoir où s’arrête l’impact de la nature au juste et où commencent les corrections, les changements radicaux dus à l’esprit de l’homme. La méthode ne suffit en rien, le plaisir est le résultat, mais la souffrance ne doit pas être un passage obligé. Vouloir rééduquer tous les consommateurs en leur indiquant ce qu’est le goût juste, c’est plus proche des théories de Poll-Pot que de l’Abbé Pierre.

Mais il existe des bijoux, des choses sublimes dans ces vins. En général, ils sont produits par des gens qui ont une réflexion souvent entamée il y a quelques générations. Des gens comme Jules Chauvet, Joseph Delteil, Rudolf Steiner ont ouvert une voie il y a pas loin d’un siècle qui consistait a tenter de réconcilier l’homme et la nature. La nature n’est pas bonne, il n’y a que les bobos urbains et Jean-Jacques Rousseau qui puissent le croire. L’alimentation de l’humain passe par un combat avec, pas contre, la nature. Un Grec célèbre, Homère ou Hérodote, aurait dit que « L’agriculture, c’est la reproduction des cycles de la nature en les améliorant ». Bien sûr, une fois de plus, une belle idée humaine s’est déformée au fil du temps et il y a déjà un bout de temps que les hommes ont perdu le contact avec leur terre. C’est partant de ce constat, que dés le début du vingtième siècle un mouvement s’est fait jour tranquillement. En se posant quelques questions essentielles pour tenter de préserver un équilibre entre les besoins vitaux de l’humain et les capacités de la nature à y pourvoir. Deux guerres mondiales plus tard, le spectre de la faim semble définitivement éloigné de nos contrées, la surproduction étant devenue la norme fondamentale de la production intensive et extensive agricole. Oui, mais, là aussi c’est un peu court. La Belgique, pour ne parler que de nous, subvenait théoriquement à ses besoins alimentaires à l’aube des années septante. Aujourd’hui nous sommes des importateurs nets, c’est à dire qu’en cas de récession agricole mondiale, nous ne produisons plus de quoi nous alimenter. Mais cela nous éloigne des vins…

Que représentent ces vins différents en termes de production ?

En France, par exemple, sur un total de 79700 déclarants en 2014, 5186 étaient certifiés en BIO (soit 9,1% des domaines) 475 étaient certifiés en biodynamie, 48 étaient adhérents à l’AVN (Association des vins naturels) et/ou aux vins S.A.I.N.S. (Sans aucun intrant ni sulfite)*.

Beaucoup de bruits pour rien ? Non, beaucoup de bruits, certes, beaucoup de passions, trop d’invectives, de prétentions et d’incompréhensions de part et d’autre des tenants de l’une ou l’autre vérité surtout, mais pas pour rien puisque cela fait avancer le débat, doucement, cahin-caha, mais surement.

C’est partant de ce constat, qu’un bruxellois, d’origine suisse, passionné de vins depuis l’époque où les dinosaures étaient encore en noir et blanc, pharmacien de son état, c’est dire si la chimie il y est confronté, s’est lancé dans l’organisation à Bruxelles, d’un salon présentant des vins et des bières dit « rebelles ». Comme Patrick Böttcher le dit : « rebelle c’est mieux qu’alternatif. Parce qu’on est toujours l’alternative de quelque chose, alors que la notion de « rebelle » implique un contraste aux méthodes productivistes industrielles ».

C’est un peu la même idée que ce qui l’a conduit à s’investir dans « Slow Food ». Peu lui importe que les vins soient ou non sulfités, que les bières soient blondes à fortes turbidités ou très ou trop houblonnés. Ce qui compte pour lui c’est de replacer l’humain et le plaisir au centre du débat. Ce n’est pas juste un salon, c’est une rencontre avec des gens qui vivent leurs passions à chaque instant. C’est là toute la beauté de la chose. Et puis, si vous y passez votre dimanche après-midi, le 27 novembre, vous aurez le bonheur de pouvoir participer, si le cœur vous en dit, à une vente aux enchères de vins, nature bien entendu, au profit de Cap48.

Faire du bien en se faisant du bien, c’est un programme magnifique non ?

 

Vini, Birre Ribelli. Les 26 et 27 novembre. Garage Citroën Yser, place de l’Yser 7 à 1000 Bruxelles.

Plus d’informations : TEL : 02 520 98 12 ou www.vinibirreribelli.net

 

* source : 12°5 #1, le Jajazine de 180°C (automne/hiver 2016)

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