In Le vin, Les bulles

S’il est une région qui gère la schizophrénie à la perfection, c’est bien la Champagne. En effet entre les images des marques et la dynamique des « petits propriétaires » il y a des mondes qui ne sont, pourtant, pas antinomiques.

 

La Champagne en chiffres, c’est plus ou moins 300 millions de cols produits chaque année. Avec 75% du volume commercialisé par des acteurs qui représentent plus ou moins 25% des surfaces cultivées. Même si les lignes bougent, elles le font doucement. D’un côté quelques géants qui représentent des dizaines de millions de bouteilles chaque année, de l’autre des petites entités qui jouent la micro cuvée de chez mini production pour expliquer leurs supériorités qualitatives. Partant du principe de l’époque qui voudrait que small soit toujours beautiful.

Mais est-ce vraiment une réalité ? La réponse est polymorphe. Le Champagne étant déjà en soi, un produit complexe à définir. Le champagne est un vin d’assemblages de cépages, d’années et de terroirs. Du moins lorsqu’il n’est pas millésimé, mono-cépage ou mono-terroir. Ce n’est pas simple hein. Disons que le seul point commun de tous les champagnes c’est qu’ils pétillent.

Les grandes maisons, lisez grandes marques mais c’est mal de confondre marque et maison, du moins ce n’est pas très chic, ont comme particularités essentielles de produire des vins constants, des vins sans millésimes qui ont toujours le même goût où que l’on soit dans le monde à quelque période que ce soit. Et puis, ils jouent les cuvées de prestige aux noms ronflants et encore plus prestigieux parfois que les vins. Des produits qui sont marketés selon les codes les plus classiques de l’industrie du luxe : racines historiques mises en avant a toutes les sauces mais avec doigté, rareté même si elle est le plus souvent toute relative, positionnement prix, collaboration avec des artistes parfaitement inconnus du grand public, et même de tous les autres, emballages et j’en oublie probablement. Du côté des « connaisseurs », il est de bon ton de railler ces marques, même si elles organisent des évènements que ne rateraient aucuns des railleurs pour rien au monde. Il convient lorsque l’on est entre soi de cracher un peu sur le bord de la soupière parce que bon, même si on ne goûte jamais ou presque, il faut pouvoir dire que c’est bof puis qu’il est produit des millions de bouteilles de ces cuvées dites de prestige, mais pas dans la soupe même parce que bon, on n’est jamais à l’abri d’une invitation. Evidemment, ce que personne ne mentionne, c’est que pour élaborer quelques millions de bouteilles d’un vin haut de gamme le travail est nettement plus complexe que pour en élaborer quelques milliers. Une des exceptions des « grandes » maisons, c’est de posséder des stocks importants de « vieux » vins, que l’on nomme « vins de réserve », ce qui permet de conférer déjà à l’assemblage de base, une profondeur assez unique.

D’autre part, la « petite » maison s’auto défini comme celle de vins d’auteur. Des cuvées hors normes, avec des cépages inusités ou presque, des mono-terroirs, mono-cépage, peu ou pas dosés, soit des vins qui sont, en eux mêmes, l’antithèse de ce qu’est le Champagne ; mais qui pétillent.

En fait, il faut comprendre la Champagne comme un éco-système en soi, un peu à l’image de la savane. Les gros animaux ont besoin des petits et vice-versa, le Rhinocéros à besoin des oiseaux qui bouffent la vermine sur son dos, l’un et les autres peuvent vivre l’un sans les autres, mais ils vivent mieux ensemble. Il en va de même pour les producteurs champenois. Si le prix moyen du raisin est le plus élevé du monde dans la région, c’est grâce aux grandes maisons qui se tirent une bourre pas possible afin de trouver leurs approvisionnements. Ce qui permet aux petits exploitants de vivre plutôt confortablement en ne produisant pas de vin parfois. Si le prix moyen de la bouteille navigue en ce moment aux environs de 17€ départ cave chez les vignerons, c’est parce que le marché est tiré vers le haut par les grandes marques. Depuis 1945 le prix moyen de la bouteille est en hausse constante, certes, il y a de temps en temps des paliers, mais jamais de baisse durable. Mais si l’image globale du vin est positive, malgré les railleurs des grandes étiquettes, c’est parce qu’une foultitude de petites et moyennes maisons occupent les interstices du marché. Nulle part ailleurs sur la planète il n’existe une telle symbiose entre les acteurs, même parfois malgré eux. Le système économique parfait n’existe pas, mais en Champagne il est proche de la réussite. Certes avec de petites notes discordantes de temps en temps, tant au niveau de la promotion globale de la région, que de certains fonctionnements, mais je connais des milliers de producteurs à travers le monde qui voudraient exister comme ceux des environs de Reims et d’Epernay.

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Comments
  • Claude Ausloos
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    Voici enfin Eric Boschman comme je l’aime : didactique et un rien moralisateur. C’est mieux que l’inverse, non !
    Claude de Liège.

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